• BCE : Jean-claude le bien euro, Par Franc-tireur

    Aujourd'hui le conseil des gouverneurs de  la Banque Centrale Européenne (BCE), dirigée par Jean-claude Trichet, devrait relever son principal taux directeur d'un quart de point, pour le porter à 3,50%, au plus haut depuis cinq ans, alors que l'euro s'échange déjà contre plus de 1,30 dollars. (AFP 6/12/06)
     
    La forte appréciation de l'euro face aux autres monnaies, le dollar mais aussi le Yen, n'est pas sans poser de graves problèmes de compétitivité aux industries européennes, en renchérissant le prix des produits en provenance de la zone euro. D'ailleurs,  le prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz estime que « La BCE devrait s'inquiéter du fort niveau de l'euro et abaisser ses taux d'intérêt ». Réaliste, il ajoute : « Mais la Banque centrale restera probablement passive sur la vigueur de la monnaie unique, bien qu'elle accentue la faiblesse de l'Europe ». (La Tribune, 5/12/06).

     
    Cette situation préoccupante semble enfin faire sortir les politiques de leur torpeur : Ainsi donc, entend-t-on un peu partout des membres éminents du gouvernement français (Villepin, Sarkozy, Breton) partir en guerre contre « l'euro cher » qui pénalise nos exportations.

    Si ce réveil est salutaire, il demeure pourtant tardif et, surtout, fleure bon l'hypocrisie : Ce sont les mêmes hommes et femmes politiques qui ont constamment soutenu les politiques menées depuis 1983 (puis Maastricht et la Constitution européenne)...et qui allaient précisément dans le sens d'une priorité accordée à la gestion restrictive de la monnaie pour lutter contre l'inflation, y compris au détriment de la croissance et de l'emploi :  Désinflation compétitive, Franc fort, indépendance de la banque de France, puis création d'une BCE indépendante n'ayant comme seul objectif la lutte contre l'inflation et surtout n'ayant aucun compte à rendre aux politiques. 

    Qu'on se rassure cependant, certains campent encore et toujours sur leurs positions : Ainsi le Commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires Joaquin Almunia, estime que la hausse de l'euro "suscite certains problèmes pour le secteur exportateur", mais qu'il n'y a "aucune raison d'être alarmé par la situation". Il considère par ailleurs que le niveau actuel des taux d'intérêt de la Banque centrale européenne, n'est pas un frein pour la croissance. A ses yeux, "les raisons pour lesquelles nous avons des taux de croissance plus faibles dans la zone euro sont plutôt d'ordre structurel". (La Tribune 29/11/06).
     

    Inflation faible, mais croissance faible
     
    Par ailleurs, les partisans d'un relèvement des taux mettent en avant certains éléments conjoncturels : l'ascension du crédit, le prix élevé du pétrole ou encore l'amélioration sur le front de l'emploi et le risque de spirale inflationniste liée à d'éventuelles fortes hausses salariales. Ainsi, la BCE prévoit elle une inflation 2,4 % en 2007, soit légèrement au dessus du seuil de 2% jugé « tolérable » par la BCE. (AFP 4/12/06)
     
    Le seuil de 2% semble d'ailleurs être aussi le niveau « tolérable » en matière de croissance économique : la BCE vient de « relever » ses prévisions de croissance pour 2007, à 2,2% ou 2,3%, contre « seulement » 2,1% auparavant. Face à tel bon de la croissance, un tour de vis monétaire s'imposait indiscutablement.
     
    Voici donc le monde merveilleux de la BCE où un taux de croissance à peine supérieur à 2% est considéré comme un indicateur de « la bonne santé de l'économie de la zone euro » et où l'amélioration de l'emploi n'est pas loin d'être une mauvaise nouvelle en raison des risques de hausses des salaires !
    Mais, l'essentiel n'est pas là, car Jean-Claude Trichet est pleinement satisfait : " notre politique monétaire s'est avérée efficace et crédible" (Reuters, 29/11/06). Efficace pour qui ?

    Une économie rentière contre la production et l'emploi
     

    En fait, deux arguments sont couramment avancés pour justifier le niveau de l'euro et la politique monétaire de la BCE.

    En premier lieu, l'euro fort permet de diminuer l'impact du prix élevé des hydrocarbures, libellé en dollar. Plus largement, une monnaie forte permet effectivement de réduire le prix des produits importés, ce qui bénéficie aux entreprises importatrices et éventuellement aux consommateurs. Ainsi voit-on clairement se dessiner la portrait robot des bénéficiaires de l'euro fort : La grande distribution, qui peut importer à un prix avantageux des marchandises déjà fabriquées dans des pays à bas coût de main d'œuvre, pour ensuite les revendre aux consommateurs européens.  

    Ceci nous amène directement, au second argument des partisans de l'euro fort : L'Allemagne, qui demeure le premier pays exportateur malgré le niveau de la monnaie unique. Dés lors, le manque de compétitivité de l'économie française serait surtout à rechercher dans le sempiternel « manque de réformes structurelles »... Pourtant, a y regarder de plus prés, le cas de l'Allemagne est singulier : son industrie est certes extrêment dynamique, mais elle bénéficie souvent d'un positionnement sur certaines niches à forte valeur ajoutée (mécanique de précision, automobiles de luxe...) qui rend nombre de ses produits moins sensibles aux variations de prix et les exposent moins directement à la concurrence internationale.

    Et pourtant, le positionnement des produits ne suffit pas expliquer le succès des exportations allemandes. Celui-ci est aussi, en grande partie, basé sur les délocalisations et la compression des coûts salariaux. Ainsi, de nombreuses entreprises allemandes ont délocalisé une partie de leur production hors de la zone euro, bénéficiant ainsi des plus faibles coûts de main d'œuvre des pays de l'est et d'un euro élevé lorsqu'elles importent cette production sous-traitée. Comme le souligne le magazine L'Expansion de décembre 2006 (p 74), les produits « made in Germany » sont en réalité fabriqués à l'étranger à 40 %.  Parallèlement, les salariés allemands sont loin de bénéficier du dynamisme de leurs entreprises. Le taux de chômage reste élevé (même si la réunification pèse lourd) et le gouvernement de Grande coalition SPD-CDU vient de décider de reculer l'âge de la retraite de 65 à 67 ans d'ici à 2012. Au sein des entreprises, le « chantage à la délocalisation » s'est développé pour contraindre les salariés à accepter, sans compensation, une augmentation de leur temps de travail (retour au 40 heures hebdo) ou des concessions salariales.

    Finalement l'euro fort est à la base d'une économie rentière (pour reprendre la formule de l'économiste Alain Cotta ), qui se préoccupe prioritairement de la stabilité des revenus financiers (dont les placements sont pénalisés par l'inflation) et qui avantage les multinationales qui peuvent sous-traiter leur production hors de la zone euro.

    Les grands perdants sont les entreprises qui maintiennent finalement leurs structures de production (et donc l'emploi) dans la zone euro et qui font face à la concurrence internationale. Les consommateurs bénéficient dans une certaine mesure de l'euro fort, mais les salariés en pâtissent... et sans emploi et sans perspectives salariales pas de consommation ! 

    Retrouver une véritable politique monétaire


    Toute politique monétaire est délicate à mettre en œuvre, ne serait-ce qu'en raison des objectifs contradictoires qu'elle doit poursuivre (liquidité, inflation, croissance, ...). Mais dans la zone euro, où les divergences entre pays sont réelles et parfois importantes, il est encore plus difficile d'arriver à une politique qui réponde aux diverses situations économiques. L'indépendance d'une banque centrale n'ayant à prendre en compte que la seule variable de l'inflation avait pu paraître comme une solution pour éviter de trop lourdes et trop complexes prises de décisions. Ce système, entaché à la base d'une illégitimité démocratique, montre aujourd'hui ses limites économiques. Il grand temps que la politique reprenne ses droits et assume ses devoirs en matière monétaire.  

    Comme il l'a été proposé par certains candidats à la présidentielle (Chevènement , Dupont-Aignan et d'autres), il faudrait, non seulement que les statuts de la BCE soient modifiés pour lui assigner des objectifs de croissance, mais surtout que les gouvernements européens, via l'eurogroupe, puissent orienter les décisions monétaires. Cette réforme – a minima – est indispensable si l'on veut que la zone euro renoue avec la croissance et l'emploi.

    Monsieur Jean-claude Trichet en prendra certainement ombrage ; mais au moins les gouvernements devront à nouveau assumer devant les peuples les choix de politique monétaire ; et, surtout, ils ne pourront plus se défausser de leurs responsabilités en soutenant la création d'une BCE indépendante pour ensuite critiquer la politique monétaire qu'ils lui avaient assigné. 

    Si l'aveuglement devait se poursuivre, c'est le principe même de la monnaie unique qui se verrait remis en cause...

    Franc-tireur


  • Commentaires

    1
    Mercredi 13 Décembre 2006 à 14:30
    Questions
    Merci de ce texte très pédagogique qui m'a enfin fait comprendre les enjeux de la politique monétaire. Donc, en résumé, si je comprends bien. Une baisse de la monnaie : - Doit passer par une baisse des taux d'intérêt de manière à mettre plus de monnaie en circulation. - est défavorable au consommateur - Favorable au salarié qui devient moins exposé à la concurrence internationale - Favorable à celui qui investit, mais dévaforable à celui qui vit de ses rentes - Favorable aux dépenses publiques en dessérant le poids de la dette, laquelle s'allège par une reprise de l'inflation ? En revanche, j'ai deux questions. Dans unbe économie comme l'économie française qui bat de mois en mois des records de déficits commerciaux et exporte très peu hors de la zone euro, est ce qu'une baisse des tx d'intérêt ne va pas se traduire dans un premier temps, essentiellement pas une augmentation des prix et donc une réduction du pouvoir d'achat ? - Est ce qu'on peut jouer librement sur les taux d'intérêts par un simple acte de souveraineté, ou bien, ce facteur doit-il être mis en relation avec d'autres tels que le taux d'épargne des ménages ou l'importance des déficits budgétaires des Etats ? En clair, Est ce qu'il serait économiquement possible de baisser fortement les tx d'intérêts dans la zone euro ?
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